EXTRAIT 1

12. sept., 2016
12. sept., 2016

I. RENCONTRE AVEC JOHN DOE ! 

1.      SANS IDENTITE

 

EYLEEN

Nous sommes lundi, c'est parti, la semaine recommence, enfin ! Je vis dans un superbe appartement, mais cette solitude... Voilà trois ans que je suis à nouveau célibataire, trois longues années  ! Et je suis lasse de ne trouver personne en rentrant chez moi. Heureusement, j'ai un job de rêve, enfin tout du moins celui de MES rêves, je suis chirurgien, et j'adore mon métier  ! En fait, depuis toutes ces années, j'ai l'impression de ne vivre que pour les moments que je passe à l'hôpital auprès de mes patients. Je me sens condamnée au repos lorsque j'ai fait trop de permanences  ! Et comme je suis insomniaque, ou presque, il ne me faut que deux ou trois heures pour recharger les batteries pour une longue longue durée...

Le week-end qui vient de s'achever m'a paru plus ennuyeux que jamais, j'ai pourtant profité du soleil de ce beau mois de mai bien entamé, j'ai potassé un traité de chirurgie orthopédique du genou, que je connais déjà par cœur, juste histoire de m'occuper intelligemment... Je dois en effet remplacer au pied levé un collègue demain pour une intervention très délicate sur la jambe de l'un de ses patients. Je n'ai même pas encore eu le dossier, j'ai été appelée dans la nuit, mon collègue a dû partir en catastrophe au chevet d'un membre de sa famille...Il est évident que j'ai sauté sur l'occasion  ! Seulement, personne ne m'a rien dit sur le blessé, il semble y avoir un secret à protéger et cela m'intrigue d'autant plus...

J'avale un café sur le pouce et je claque la porte avant de retrouver ma petite Z4, la voiture que j'ai enfin réussi à m'offrir. Elle est flambant neuve et sent bon le cuir, elle est noire, parce que je ne l'envisageais d'aucune autre teinte, elle est rutilante et surtout, surtout, je l'ai payée cash, elle est donc entièrement à moi !

Pour ce qui est de l'appartement, c'est une autre affaire, encore douze années avant que ma banque ne soit plus mon propriétaire !

Je file à l'hôpital, profitant des routes désertes en cette heure si matinale et je me repasse dans ma tête tous les gestes que je vais avoir à faire au bloc. Je me répète l'opération, comme un danseur étoile répète chacun de ses mouvements, je fais toujours cela, j'aime être préparée, et si un impondérable se produit, au moins, je garde mon sang froid, mes automatismes m'aident, je suis un robot au bloc, un robot intelligent et vif, réactif et précis...

Jusqu'ici, j'ai tout réussi, des études brillantes, major de promo, j'ai pu choisir ma spécialité, la ville de mon choix, l'hôpital de mon choix... J'ai travaillé comme une acharnée, treize ans d'études, et de sacrifices, et déjà ma quatrième année dans cette équipe. Je m'entends à merveille avec tout le monde, et j'ai le respect de tous. Non, vraiment, j'ai beaucoup de chance, mais je suis toujours aussi seule.

Un feu rouge ! Je déteste les feux rouges, je vis à cent à l'heure, et j'adore ça ! Je pianote sur le volant, musique à fond, U2, je suis fan... Rien de tel pour démarrer la journée. Et voilà l'entrée de l'hôpital qui se dessine enfin devant moi. Je vais vivre à nouveau. Je me gare et me précipite vers mon bureau.

Briefing avec l'équipe mais chose étrange, patient toujours anonyme, tout le monde le surnomme John Doe... Ben voyons ! J'ai quand même le droit de consulter l'essentiel, et je comprends que je vais y passer la journée entière ! C'est une grosse chirurgie qui m'attend, un véritable challenge et je suis fière que mon supérieur et ami : Timothée, ait pensé à moi pour prendre le relai  ! Je pense vite à compléter mon café serré par une petite viennoiserie et un fruit, sinon, mon corps va me lâcher et je n'ai pas droit à l'erreur.

Je remarque sur le dossier qu'il est précisé que le patient doit retrouver parfaitement l'usage de sa jambe, oui, je vais faire de mon mieux, évidemment, mais cela reste une intervention, comment garantir un résultat parfait  ? ! Enfin bref, je ne vais pas partir négative, je file me préparer, enfiler ma tenue, et mon calot porte-bonheur. Il est très kitch, mais je ne peux pas m'en passer  ! Après ma première chirurgie, qui fut un franc succès, je l'ai racheté en trois exemplaires pour être certaine qu'il me suive le plus longtemps possible, il est rose pâle avec des tas de petits cœurs dans des camaïeux de roses plus foncés. C'est Solenn, ma sœur, qui me l'avait offert, le jour de ma soutenance, un brin provocatrice. Elle m'avait mise au défi de le porter, et vous savez quoi ? Je l'ai arboré avec une assurance et une fierté non dissimulées ! Et je continue de le faire ! Je me fais taquiner par tout le monde à ce propos, mais cela m'amuse et c'est de bonne guerre.

Il me reste à faire mon lavage des mains, précis et essentiel, et après qu'on m'ait aidée à enfiler mes gants, je vais procéder à mon petit rituel. Je n'ai pas de tocs, non, mais ce petit rituel, lui et mon calot, sont mes moteurs, sans eux, je ne me sens pas prête... C'est comme ça, nous avons tous nos manies, nous, les chirurgiens, tels des toreros pénétrant dans l'arène. Le mien, c'est de respirer profondément, bras écartés, tête vers le plafond, cinq fois de suite, j'inspire, je gonfle mes poumons autant que je le peux, et j'expire doucement... A la cinquième expiration, le chirurgien qui est en moi prend possession de mon âme et je passe en mode machine de guerre  !

Je suis là, devant mon patient, je ne vois pas sa tête, un champ stérile cache le haut de son corps, mais le peu que j'aperçois de lui me fait oublier un instant le robot que je suis pour voir se réveiller la femme... Il est immense, il est puissant ! Si le haut est à la hauteur du bas, cet homme doit faire des ravages. Je prends quelques minutes pour me ressaisir mais au moment où je tiens le scalpel je constate que la cicatrice que je vais devoir lui laisser ne sera pas orpheline  ! Mais qui est donc cet homme et que fait-il pour avoir eu autant de blessures  ? Stop, ce n'est vraiment pas le moment... Je fais signe à mon infirmière préférée, je suis prête  ! Elle me regarde, elle comprend, et elle enclenche la musique. J'aime opérer en musique, de l'opéra, Pavarotti, toujours Pavarotti. Il me rappelle mon grand-père, un inconditionnel d'opéra, il connaissait tout le répertoire de ce grand ténor sur le bout des doigts et les soirées que nous passions sur la balancelle dans le jardin, autour d'un thé à la menthe brûlant, à l'écouter chanter, restent parmi les souvenirs les plus intenses et merveilleux de ma vie. J'étais en adoration devant lui, et sa voix, calquée sur celle du chanteur, me transportait... Il n'est plus là aujourd'hui, mais enclencher le CD de Luciano le rend encore si vivant dans mon esprit !

J'ai toutes les difficultés du monde à réparer ce genou, trois heures que j'y travaille, le patient est stable, mais j'ai besoin de faire une pause, je me redresse, je m'étire, fais un ou deux pas, respire un bon coup et hop, j'y retourne...

Les heures passent et mon optimisme revient, j'y suis presque, encore un peu, encore un tout petit peu... Parfait! C'est terminé , on peut refermer  ! Je souffle, on s'applaudit, toute l'équipe est méritante, c'est un travail de groupe, je ne suis que l'un des instruments  ! Pavarotti a terminé de chanter depuis longtemps, ces huit heures d'opération ont vu défiler d'autres artistes mais la star ce soir, c'est mon patient, qui va pouvoir marcher aussi aisément qu'avant sa mystérieuse blessure  ! Pour le moment, nous lui plaçons sous la jambe une grande gouttière en plâtre, afin de limiter ses mouvements les premiers temps, et un drain que nous enlèverons dès qu'il ne donnera plus.

Je suis éreintée, mais galvanisée par le succès de cette chirurgie délicate.

Je me débarrasse de ma tenue de bloc, et je file en salle de repos, j'ouvre le frigo et en tire une grande bouteille d'eau glacée, un bonheur... J'attrape la petite salade composée que je m'étais préparée, et je m'affale sur le canapé pour la déguster... J'adore ce moment, cet instant magique où à la satisfaction d'avoir réussi mon challenge, s'ajoute celle du bonheur du patient qui va bientôt découvrir qu'il est comme neuf. Je suis tellement fière de ce que je fais. Ma salade terminée, je repose la boîte sur la petite table et je ferme les yeux un instant. Une petite sieste de Dali et dans dix minutes je serai comme neuve.

Comme prévu, il ne me faut pas plus de temps pour me réveiller toute seule. Je vais me rafraîchir un peu, je me passe un peu d'eau fraîche sur le visage, je me brosse les dents, et je m'observe un instant. Je suis seule  ! Pourtant, je ne suis pas si mal : châtain clair, cheveux mi-longs, naturellement ondulés, épais et brillants, de grands yeux bleus, clairs au centre et un cercle plus foncé autour, ce qui les rend encore plus lumineux, un nez fin, une bouche pulpeuse parfaitement ourlée, des cils interminables et des sourcils bien dessinés... Je me maquille rarement, je n'en ai pas vraiment le temps et j'ai un joli teint de pêche qui se suffit à lui même. Je me pince un peu les pommettes afin de les faire rosir, et je passe ma main dans mes cheveux pour lisser mon chignon décoiffé.

Je retourne me vêtir d'une tenue stérile et je pénètre en réa, histoire de jeter un œil aux constantes de Mister Doe.

Cathy est déjà là, un sourire aux lèvres:

- Eyleen, tu vas adorer ce dossier  !, me dit-elle avec un sourire gourmand.

C'est une amie, et je comprends parfaitement le sous-entendu !

- Cathy, tu veux en venir où exactement ?

- Pardonne moi mais ton patient... Hummm ! J'en ferais bien mon quatre heures, mais mon cher et tendre ne serait pas tout à fait d'accord...

- Tu es une incorrigible romantique Cathy, dis-je en riant doucement. Les constantes  ?

- Parfaites  ! Tout va bien, il dort comme un bébé, il est là-bas, répond-elle en m'indiquant son lit parmi ceux des autres malades.

Les moniteurs font un bruit de bips qui me sont familiers, les respirateurs actifs ne sont pas en reste, et les patients doivent récupérer de leurs terribles opérations dans le brouhaha des machines qui les maintiennent en vie.

Le voilà, voilà Monsieur Doe  !

Le fait est qu'il est impressionnant ! C'est un véritable athlète : il doit mesurer un bon mètre quatre vingt quinze, voire un peu plus, il est taillé dans le roc, une musculature de gladiateur, un visage splendide bien qu'une cicatrice fende le côté droit de son front... Encore une  ! Il est brun, le teint hâlé d'un homme qui passe son temps au soleil, une barbe naissante habille son menton carré , un nez fin et une bouche qui appelle au baiser. Cet homme pourrait s'afficher sur les plus belles couvertures de tous les magazines à la mode. Sur l'un de ses bras, la trace encore, d'une blessure qui ressemble à celle d'une balle, une autre, identique, sur l'épaule droite. Il a un tatouage qui part de l'intérieur du coude gauche à la base de son poignet: une phrase, dans une élégante écriture. Je peux lire :

" Il n'y a point de bonheur sans courage, ni de vertu sans combat "

C'est de Jean-Jacques Rousseau me semble t'il... Si j'en crois la carte des plaies présentes et passées de cet homme, sans compter celles que le drap me cache peut-être encore, il me semble évident que cette phrase a été bien choisie  ! Mais pourquoi tout ce mystère autour de lui  ?

D' autant qu'il va être là pour un bon moment, il va avoir besoin de soins dans un premier temps, puis de rééducation, de longs mois, de très longs mois, avant de retrouver l'usage parfait qu'il souhaite de sa jambe  !

Je vérifie moi-même une dernière fois ses résultats, tout me semble parfait. Je n'ai pas d'autre intervention prévue avant quelques heures, je vais en profiter pour mettre à jour mes dossiers, dès que j'aurai terminé une petite visite de mes autres patients. Je demande à Cathy que l'on me prévienne au réveil de Monsieur Doe.

Me voilà partie pour la corvée de paperasse, et ça, c'est vraiment l'une des choses que je déteste le plus dans ce métier. Je retourne dans mon bureau et je m'y mets.

Je suis encore le menton appuyé sur ma main, la tête dans les bilans post-op, un crayon qui s'active sur des tonnes de feuilles lorsque l'on m'informe enfin du réveil de Doe.

Je termine le cas que j'ai entre les mains et je me rhabille pour accéder à la réa.

- Comment est-il  ?

- Heu....

- Oui ? Mais encore  ?

- Il est disons... Dynamique.

- Dynamique  ? C'est plutôt bien ça  !

- Pas vraiment !

- Je ne comprends pas.

- C'est à dire que s'il s'agissait d'un patient normal, ce serait déjà compliqué, mais un gabarit pareil  ! A tenir  ! C'est la croix et la bannière  ! On est à deux doigts de lui mettre les contentions  !

Je relève un peu le nez du dossier...

- Ah oui  ? A ce point  ?

- Plus encore  ! ! !

Je lève un sourcil dubitatif, et m'approche du beau brun. Effectivement, il est plus que réveillé, il est très agité, il grogne, il souffle, il remue...

- Bonjour Monsieur, je suis votre chirurgien, c'est moi qui vous ai opéré aujourd'hui. Comment vous sentez-vous  ?

JOHN

Je me réveille dans cet hôpital que je connais si bien, trop bien... Ma jambe est bloquée, les infirmières s'agitent autour des lits de mes voisins d'infortune et je peste de m'être fait encore avoir. Je savais qu'il avait ce couteau, j'avais vu l'éclat de la lame qui dépassait de sa main... Mais cette fois, je n'ai pas réussi à parer le coup. J'aurais dû le voir venir. Mais enfin, je l'ai eu malgré tout.

Bien que le cran d'arrêt m'ait atteint, à défaut de l'éviter, j'ai pu le déporter, et c'est ma jambe qui a pris, méchamment d'ailleurs ! Mais je l'ai mis à terre, il a fait les frais de mon orgueil blessé, et tout est fini pour lui. Affaire réglée !

Seulement voilà, maintenant je suis coincé ici, dans cette foutue salle de réanimation entre blouses blanches et poches de sérum physiologique, d'antibios et je ne sais quoi encore. Ras le bol de ces séjours forcés !

Ce qui m'intéresse, ce qui me stimule, c'est l'action, je ne tiens pas en place, et j'ai un autre dossier sur le feu, ils vont m'appeler dans peu de temps, je le sais, et il faut que je sois opérationnel. Je n'ai pas vu Timothée encore, d'ordinaire, il vient tout de suite m'informer de mon état afin que je sache à quel point je vais être prompt à repartir. Mais là, ce petit con se fait désirer et mes nerfs prennent le pouvoir ! Il va falloir que je les fasse virer cette perf de morphine aussi, elle me débite son poison à intervalles réguliers et je n'en ai que faire. Tim le sait bien pourtant, je ne veux pas de ça ! Je le leur ai dit, elles m'ignorent . Les infirmières passent devant moi sourire aux lèvres, petit "oui" du menton suivi d'un " patientez un peu le médecin va passer ", et elles se barrent ! Et ce putain de plâtre qui immobilise ma jambe !!!

- Vous voulez bien arrêter de vous agiter ainsi Monsieur Doe ! On va vous sangler sinon, et là vous aurez de vraies raisons de râler !

C'est cela, oui ! Amusez vous seulement à essayer de m'attacher ! Ah ! Oui ! J'oubliais : elles m'appellent John Doe !

Petit rire intérieur !!! En fait, ça ne me va pas si mal, ça sonne bien, et j'aime bien le personnage !

Tout à coup, je vois débarquer cette femme, dans sa blouse blanche immaculée, stéthoscope autour du cou, elle doit faire dans les un mètre soixante dix, je ne vois que ses yeux et sa bouche... Ses yeux sont hypnotiques, je pourrais m'y noyer, un bleu océan, limpide, elle s'approche de moi, sourcil levé, sûre d'elle, un air un peu hautain... Cette bouche... Cette bouche si pulpeuse que je voudrais la sentir sur moi, j'imagine le goût de ses lèvres... Elle n'a pas une once de maquillage et elle n'en a clairement aucun besoin. Ses traits sont tout simplement parfaits. Et même avec ce calot ridicule qui me dissimule sa chevelure, elle a une classe folle. Des petits cœurs roses, faites moi rire ! Elle a trop joué aux Barbies !

Si je pouvais me lever de ce lit, je lui sauterais dessus au milieu même de cette pièce, sans aucune retenue !

Enfin devant moi, elle marque un temps d'arrêt. Je sens un léger trouble dans ses yeux... dans son corps... Tiens tiens... Je te plais aussi ma belle ! On va bien s'entendre je crois !

- Dynamique  ? C'est plutôt bien ça  !

- Pas vraiment !

- Je ne comprends pas.

- C'est à dire que s'il s'agissait d'un patient normal, ce serait déjà compliqué, mais un gabarit pareil  ! A tenir  ! C'est la croix et la bannière  ! On est à deux doigts de lui mettre les contentions  !

Je relève un peu le nez du dossier...

- Ah oui  ? A ce point  ?

- Plus encore  ! ! !

Je lève un sourcil dubitatif, et m'approche du beau brun. Effectivement, il est plus que réveillé, il est très agité, il grogne, il souffle, il remue...

- Bonjour Monsieur, je suis votre chirurgien, c'est moi qui vous ai opéré aujourd'hui. Comment vous sentez-vous  ?

Il relève alors la tête vers moi et je suis frappée par la foudre, instantanément, cet homme a le regard le plus incroyable que j'ai vu de ma vie  ! Il a des yeux d'un vert émeraude aussi transparent que la pierre précieuse, aussi pur, aussi soutenu. La colère sourde qui semble l'avoir envahi accentue l'intensité de la teinte, et il me lance des éclairs qui pourraient me transformer en poussière  ! Il est absolument sublime  !

- Mon chirurgien  ? Vous vous foutez de moi  ? C'est Timothée qui devait m'opérer  ! Où est-il  ? C'est toujours lui qui s'occupe de moi, personne d'autre  ! PERSONNE  !

- Monsieur ... Monsieur  ? ? ?

- Monsieur  ! Point barre  ! Vous n'avez pas à en savoir plus, et vous n'avez pas répondu à ma question  !

- Bien, Monsieur Point barre, puisque vous souhaitez que je vous appelle ainsi, je respecterai ce choix, pour ce qui est de votre question, disons que la vie vous fait parfois manquer à vos obligations, et le drame qui est survenu dans la vie de Timothée l'a empêché de vous être fidèle cette fois-ci.

- Désolé pour lui, mais du coup, il a cru bon de m'envoyer la première Barbie venue pour massacrer mon genou c'est ça  ? Bon sang, il sait pourtant que je n'ai pas droit à l'erreur, c'est quand même dingue ça, il aurait pu m'envoyer quelqu'un d'expérimenté  !

Cet homme a beau être un Dieu vivant, il est juste insupportable, irrespectueux, colérique et il me donne envie de lui mettre les contentions moi-même  !

J'essaie de rester professionnelle et détachée, de mettre tout cela sur le compte d'un mauvais réveil, et je réponds:

- Alors tout va pour le mieux Monsieur Point barre, je suis un excellent chirurgien, j'ai largement fait mes preuves, sur des interventions bien plus compliquées que la vôtre, et si Tim m'a confié votre jambe c'est qu'il était certain que je serais à la hauteur de vos attentes. Je peux donc vous confirmer que l'opération s'est parfaitement déroulée, du début jusqu'à la fin, et que vous n'avez rien à craindre quant à votre récupération, si tant est que vous y mettiez du vôtre pour la rééducation. J'oserais donc vous répondre, toute Barbie que je vous semble être, que tout ne dépend maintenant plus que de vous. Il va juste falloir faire montre d'un peu plus de patience que celle dont vous faites preuve à l'instant même... Peut-être faudrait-il penser à être un peu plus sympathique avec les infirmières et le reste du personnel hospitalier, et alors, tout ira vite pour le mieux.

- Vous croyez quoi Barbie  ? Que je suis là pour faire du social  ?

Non mais il va me rendre folle celui-là  !

- Oh mais je n'en crois rien, vous n'en présentez pas la moindre aptitude Monsieur Point barre, lui asséné-je, je me permets simplement de vous donner un petit conseil, si vous souhaitez évoluer ici dans les meilleures conditions, parce que si vous ne l'aviez pas encore compris, vous êtes ici pour un bon moment  !

Il me mitraille littéralement du regard et j'ai toutes les peines du monde à garder mes yeux fermement rivés aux siens. Je sens pourtant, et je n'arrive pas encore à comprendre pourquoi, que cette joute orale est importante, que nous jouons ici une scène déterminante pour la suite... Je suis une femme de caractère, je ne dois pas céder, je ne dois pas le laisser gagner ce match ! Alors je me tiens là, devant lui, dans ma blouse blanche, droite comme un "i", le dossier serré contre ma poitrine, tel un bouclier protecteur face à un homme devant qui je ne fais clairement pas le poids. Mon mètre soixante dix rangé dans un trente six ne me permettrait même pas de tenir dix secondes face à lui, mais je ne déclarerai pas forfait sans lutter de toutes mes forces.

- Pour commencer vous allez cesser de m'appeler Monsieur Point barre  !

- Lorsque vous arrêterez de m'appeler Barbie  !

- C'est entendu... Docteur  ?

- Eyleen, Docteur Eyleen Rose  ! Et vous-même  ?

- Rose c'est votre nom  ?

- Oui, c'est anglais, j'attends toujours de savoir le vôtre...

- Très joli  ! Mon nom  ? Vous n'avez qu'à m'appeler John !

- Mais bien sûr : John Doe c'est cela  ?

- Pourquoi pas  ?

- Après tout, si vous y tenez, de toutes façons, c'est déjà votre surnom  !

- Et bien vous voyez Mademoiselle Rose, vous saviez déjà comment m'appeler  !

- C'est Docteur Rose  !

- Très bien Barbie  !, dit-il soudain avec un sourire narquois et un clin d'œil exagéré  !

Mais cet homme est vraiment horripilant  ! Je ne vais pas le supporter plus de dix minutes  !

Je regarde alors sa perfusion et m'aperçois qu'il va bientôt être à court d'antalgiques. Il suit mon regard et poursuit :

- J'ai prévenu les infirmières, je n'ai pas besoin de ça  !

- Vous plaisantez  ? !

- Non, je n'en veux plus un point c'est tout, j'ai vu pire, et vos drogues me font dormir, j'ai besoin d'avoir les idées claires.

- C'est vous qui voyez, mais il faut éviter de vous agiter comme vous l'avez fait depuis tout à l'heure, sinon, vous aller faire céder les points et je devrais faire une reprise, alors, je ne pourrai plus garantir un aussi bon résultat que ce que je crois pouvoir prévoir aujourd'hui.

- Ok, ça va, je serai sage  !

- Vous en êtes certain  ! Si besoin, on vous remet la perf dès que vous en faites la demande.

- Ne vous dérangez pas pour moi, je suis un grand garçon !

- Si vous le dites. Bien, je vais vous laisser, sonnez en cas de besoin c'est entendu  ?

- Docteur Rose  ?

J'ai maintenant la tête baissée sur le dossier, je note mes dernières consignes...

- Monsieur Doe  ?, demandé-je d'un air absent.

- Vous allez repasser me voir  ? demande t-il soudain d'un ton charmant.

Pourquoi ce changement d'humeur soudain  ? Il passe du tout au tout en moins de deux minutes et il faut que je m'adapte...

- J'espère ne pas avoir à repasser avant ma prochaine garde Monsieur Doe, cela signifiera que tout va bien et que vous pourrez alors passer en chambre normale.

- Dommage, je suis persuadé que la douleur serait moins vive en votre présence, affirme-t-il songeur...

Une douce chaleur m'envahit, je me défends d'être sous le charme, mais il faut bien l'avouer, je suis très très sensible à son physique de rêve  ! Si seulement il n'avait pas ce caractère soupe au lait, et si seulement il n'était pas mon patient  ! Déontologie, quand tu nous tiens  !

- Vous n'avez aucun souci à vous faire, si cela vous chatouille trop, demandez donc un peu de morphine, je vous l'ai dit, nous n'aimons pas que les patients souffrent pour rien  !

Et voilà, remis gentiment à sa place Ben Hur  !

Je quitte la salle, avec regret, bizarrement, bien plus que d'ordinaire. Cet homme mystère me captive, je suis intriguée, certes, mais pas seulement, je me sens aimantée, je reste plus longtemps avec lui qu'auprès de mes autres patients, et si la joute qui vient de se terminer m'a agacée, je dois bien l'avouer, j'ai adoré ça. Je sens un caractère de feu chez cet homme, c'est un vrai personnage, quelqu'un qui sait ce qu'il veut, qui sait exiger, qui n'a peur de rien...

Il est à la fois irrévérencieux et irrésistible... Oh la la mais que vont donner les prochains jours... Une fois mon travail terminé, la plaie guérie, il va partir en rééducation et alors, je ne le verrai plus. A cette simple idée, j'éprouve une sensation de manque, c'est fou  !

De toutes façons, pour l'instant, nous n'en sommes pas là, je suis encore son chirurgien, et si là, j'ai terminé ma garde, je rentre quelques heures à l'appartement et j'y retourne.