26. sept., 2016

EXTRAIT 2

Les heures passent et mon optimisme revient, j'y suis presque, encore un peu, encore un tout petit peu... Parfait! C'est terminé , on peut refermer  ! Je souffle, on s'applaudit, toute l'équipe est méritante, c'est un travail de groupe, je ne suis que l'un des instruments  ! Pavarotti a terminé de chanter depuis longtemps, ces huit heures d'opération ont vu défiler d'autres artistes mais la star ce soir, c'est mon patient, qui va pouvoir marcher aussi aisément qu'avant sa mystérieuse blessure  ! Pour le moment, nous lui plaçons sous la jambe une grande gouttière en plâtre, afin de limiter ses mouvements les premiers temps, et un drain que nous enlèverons dès qu'il ne donnera plus.

Je suis éreintée, mais galvanisée par le succès de cette chirurgie délicate.

Je me débarrasse de ma tenue de bloc, et je file en salle de repos, j'ouvre le frigo et en tire une grande bouteille d'eau glacée, un bonheur... J'attrape la petite salade composée que je m'étais préparée, et je m'affale sur le canapé pour la déguster... J'adore ce moment, cet instant magique où à la satisfaction d'avoir réussi mon challenge, s'ajoute celle du bonheur du patient qui va bientôt découvrir qu'il est comme neuf. Je suis tellement fière de ce que je fais. Ma salade terminée, je repose la boîte sur la petite table et je ferme les yeux un instant. Une petite sieste de Dali et dans dix minutes je serai comme neuve.

Comme prévu, il ne me faut pas plus de temps pour me réveiller toute seule. Je vais me rafraîchir un peu, je me passe un peu d'eau fraîche sur le visage, je me brosse les dents, et je m'observe un instant. Je suis seule  ! Pourtant, je ne suis pas si mal : châtain clair, cheveux mi-longs, naturellement ondulés, épais et brillants, de grands yeux bleus, clairs au centre et un cercle plus foncé autour, ce qui les rend encore plus lumineux, un nez fin, une bouche pulpeuse parfaitement ourlée, des cils interminables et des sourcils bien dessinés... Je me maquille rarement, je n'en ai pas vraiment le temps et j'ai un joli teint de pêche qui se suffit à lui même. Je me pince un peu les pommettes afin de les faire rosir, et je passe ma main dans mes cheveux pour lisser mon chignon décoiffé.

Je retourne me vêtir d'une tenue stérile et je pénètre en réa, histoire de jeter un œil aux constantes de Mister Doe.

Cathy est déjà là, un sourire aux lèvres:

- Eyleen, tu vas adorer ce dossier  !, me dit-elle avec un sourire gourmand.

C'est une amie, et je comprends parfaitement le sous-entendu !

- Cathy, tu veux en venir où exactement ?

- Pardonne moi mais ton patient... Hummm ! J'en ferais bien mon quatre heures, mais mon cher et tendre ne serait pas tout à fait d'accord...

- Tu es une incorrigible romantique Cathy, dis-je en riant doucement. Les constantes  ?

- Parfaites  ! Tout va bien, il dort comme un bébé, il est là-bas, répond-elle en m'indiquant son lit parmi ceux des autres malades.

Les moniteurs font un bruit de bips qui me sont familiers, les respirateurs actifs ne sont pas en reste, et les patients doivent récupérer de leurs terribles opérations dans le brouhaha des machines qui les maintiennent en vie.

Le voilà, voilà Monsieur Doe  !

Le fait est qu'il est impressionnant ! C'est un véritable athlète : il doit mesurer un bon mètre quatre vingt quinze, voire un peu plus, il est taillé dans le roc, une musculature de gladiateur, un visage splendide bien qu'une cicatrice fende le côté droit de son front... Encore une  ! Il est brun, le teint hâlé d'un homme qui passe son temps au soleil, une barbe naissante habille son menton carré , un nez fin et une bouche qui appelle au baiser. Cet homme pourrait s'afficher sur les plus belles couvertures de tous les magazines à la mode. Sur l'un de ses bras, la trace encore, d'une blessure qui ressemble à celle d'une balle, une autre, identique, sur l'épaule droite. Il a un tatouage qui part de l'intérieur du coude gauche à la base de son poignet: une phrase, dans une élégante écriture. Je peux lire :

" Il n'y a point de bonheur sans courage, ni de vertu sans combat "

C'est de Jean-Jacques Rousseau me semble t'il... Si j'en crois la carte des plaies présentes et passées de cet homme, sans compter celles que le drap me cache peut-être encore, il me semble évident que cette phrase a été bien choisie  ! Mais pourquoi tout ce mystère autour de lui  ?

D' autant qu'il va être là pour un bon moment, il va avoir besoin de soins dans un premier temps, puis de rééducation, de longs mois, de très longs mois, avant de retrouver l'usage parfait qu'il souhaite de sa jambe  !

Je vérifie moi-même une dernière fois ses résultats, tout me semble parfait. Je n'ai pas d'autre intervention prévue avant quelques heures, je vais en profiter pour mettre à jour mes dossiers, dès que j'aurai terminé une petite visite de mes autres patients. Je demande à Cathy que l'on me prévienne au réveil de Monsieur Doe.

Me voilà partie pour la corvée de paperasse, et ça, c'est vraiment l'une des choses que je déteste le plus dans ce métier. Je retourne dans mon bureau et je m'y mets.

Je suis encore le menton appuyé sur ma main, la tête dans les bilans post-op, un crayon qui s'active sur des tonnes de feuilles lorsque l'on m'informe enfin du réveil de Doe.

Je termine le cas que j'ai entre les mains et je me rhabille pour accéder à la réa.

- Comment est-il  ?

- Heu....

- Oui ? Mais encore  ?

- Il est disons... Dynamique.

- Dynamique  ? C'est plutôt bien ça  !

- Pas vraiment !

- Je ne comprends pas.

- C'est à dire que s'il s'agissait d'un patient normal, ce serait déjà compliqué, mais un gabarit pareil  ! A tenir  ! C'est la croix et la bannière  ! On est à deux doigts de lui mettre les contentions  !

Je relève un peu le nez du dossier...

- Ah oui  ? A ce point  ?

- Plus encore  ! ! !

Je lève un sourcil dubitatif, et m'approche du beau brun. Effectivement, il est plus que réveillé, il est très agité, il grogne, il souffle, il remue...

- Bonjour Monsieur, je suis votre chirurgien, c'est moi qui vous ai opéré aujourd'hui. Comment vous sentez-vous  ?

JOHN

Je me réveille dans cet hôpital que je connais si bien, trop bien... Ma jambe est bloquée, les infirmières s'agitent autour des lits de mes voisins d'infortune et je peste de m'être fait encore avoir. Je savais qu'il avait ce couteau, j'avais vu l'éclat de la lame qui dépassait de sa main... Mais cette fois, je n'ai pas réussi à parer le coup. J'aurais dû le voir venir. Mais enfin, je l'ai eu malgré tout.

Bien que le cran d'arrêt m'ait atteint, à défaut de l'éviter, j'ai pu le déporter, et c'est ma jambe qui a pris, méchamment d'ailleurs ! Mais je l'ai mis à terre, il a fait les frais de mon orgueil blessé, et tout est fini pour lui. Affaire réglée !

Seulement voilà, maintenant je suis coincé ici, dans cette foutue salle de réanimation entre blouses blanches et poches de sérum physiologique, d'antibios et je ne sais quoi encore. Ras le bol de ces séjours forcés !

Ce qui m'intéresse, ce qui me stimule, c'est l'action, je ne tiens pas en place, et j'ai un autre dossier sur le feu, ils vont m'appeler dans peu de temps, je le sais, et il faut que je sois opérationnel. Je n'ai pas vu Timothée encore, d'ordinaire, il vient tout de suite m'informer de mon état afin que je sache à quel point je vais être prompt à repartir. Mais là, ce petit con se fait désirer et mes nerfs prennent le pouvoir ! Il va falloir que je les fasse virer cette perf de morphine aussi, elle me débite son poison à intervalles réguliers et je n'en ai que faire. Tim le sait bien pourtant, je ne veux pas de ça ! Je le leur ai dit, elles m'ignorent . Les infirmières passent devant moi sourire aux lèvres, petit "oui" du menton suivi d'un " patientez un peu le médecin va passer ", et elles se barrent ! Et ce putain de plâtre qui immobilise ma jambe !!!

- Vous voulez bien arrêter de vous agiter ainsi Monsieur Doe ! On va vous sangler sinon, et là vous aurez de vraies raisons de râler !

C'est cela, oui ! Amusez vous seulement à essayer de m'attacher ! Ah ! Oui ! J'oubliais : elles m'appellent John Doe !

Petit rire intérieur !!! En fait, ça ne me va pas si mal, ça sonne bien, et j'aime bien le personnage !

Tout à coup, je vois débarquer cette femme, dans sa blouse blanche immaculée, stéthoscope autour du cou, elle doit faire dans les un mètre soixante dix, je ne vois que ses yeux et sa bouche... Ses yeux sont hypnotiques, je pourrais m'y noyer, un bleu océan, limpide, elle s'approche de moi, sourcil levé, sûre d'elle, un air un peu hautain... Cette bouche... Cette bouche si pulpeuse que je voudrais la sentir sur moi, j'imagine le goût de ses lèvres... Elle n'a pas une once de maquillage et elle n'en a clairement aucun besoin. Ses traits sont tout simplement parfaits. Et même avec ce calot ridicule qui me dissimule sa chevelure, elle a une classe folle. Des petits cœurs roses, faites moi rire ! Elle a trop joué aux Barbies !

Si je pouvais me lever de ce lit, je lui sauterais dessus au milieu même de cette pièce, sans aucune retenue !

Enfin devant moi, elle marque un temps d'arrêt. Je sens un léger trouble dans ses yeux... dans son corps... Tiens tiens... Je te plais aussi ma belle ! On va bien s'entendre je crois !